Lointain souvenir de la peau

           La bestiole sur la couverture, c’est un iguane. Il s’appelle Iggy, comme Iggy Pop, et c’est le seul compagnon du Kid, que l’on ne connaîtra que sous ce nom. Le Kid, vingt et un an, libéré depuis peu après une condamnation pour délinquance sexuelle, interdit de séjour à moins de 800 m d’un endroit fréquenté par des enfants (ce qui inclus beaucoup d’endroits), vit de ce fait avec d’autres délinquants du même type sous un viaduc reliant le centre ville de Calusa (avatar de Miami) à sa banlieue, un bracelet électronique à la cheville pour les dix ans à venir.

Le Kid rencontre Le Professeur (lui-même loin d’être frais), un prof de sociologie de l’université qui se traîne une réputation de génie, et qui fait de la recherche sur les sans-abris. Il va interviewer le Kid et intervenir dans sa vie comme dans celle d’un rat de laboratoire.

Il fallait oser, prendre pour héros un délinquant sexuel,  les parias abso­lus, les intouchables amé­ri­cains, une caste d’hommes classés bien au-dessous des simples alcooliques, des toxicomanes ou des malades mentaux sans abri. Des hommes inaccessibles à la rédemption, aux soins ou aux traitements, méprisables mais impossibles à éloigner, et donc des hommes dont la majorité des gens souhaitait simplement qu’ils cessent d’exister.

Même si la 4ème de couv’ vend la mèche, on n’apprend les faits qui lui ont valu sa condamnation qu’à plus de la moitié du livre, ce qui laisse tout le temps au lecteur de se débrouiller avec la sympathie qu’il éprouve rapidement pour le Kid (un gamin non pas vraiment maltraité ni abandonné, mais pitoyablement négligé par une mère un peu nymphomane qui l’élève seule, viré de l’armée, un gamin coupé de toute affection, de tout soutien, de tout repère, et qui s’adonne tout jeune à la pornographie sur internet comme à une drogue), l’appréhension qu’il ait commis quelque chose d’atroce (la délinquance sexuelle va des attouchements au viol en série en passant par la pédophilie), et l’affligeant traitement que l’Etat réserve à ces criminels. Autant dire que ça n’est guère confortable.

Soulevant les questions de la honte et de la culpabilité, de la vérité et des apparences, de l’exclusion et de la normalité, de la place des réseaux sociaux (qui n’ont rien de social), Banks présente avec le Kid  (dénué de toute culture mais doté d’un « bon fond » comme on dit), l’éveil d’une conscience au monde (réel) qui l’entoure. Et pose la question lancinante de la place et l’image de nos enfants dans une société à la fois « pédophage » et « pédocentrée », surprotégés d’un côté, très érotisés de l’autre, par la publicité par exemple, vivants dans un monde déréalisé très tôt, confrontés très jeunes à des images pornographiques, dans une société dont le seul credo semble être « surveiller et punir ». « Quand une société réifie ses enfants en les transformant en groupes de consommateurs, quand elle les déshumanise en les convertissant en un secteur économique crucial fermé sur lui-même, quand elle érotise ensuite ses produits pour les vendre, les enfants en viennent peu à peu à être perçus comme des objets sexuels par le reste de la communauté mais aussi par eux-mêmes ».

Je ne sais pas si ça leur fait une belle jambe, mais les laissés-pour-compte de l’Amérique ont une voix et une parole avec Russell Banks, qui ne cesse d’en peindre le portrait saisissant d’une manière d’autant plus efficace qu’elle est liée à un art romanesque accompli.

J’ai cependant largement préféré Sous le règne de Bone et De beaux lendemains (si vous ne connaissez pas, c’est vraiment à lire) surtout qu’ici le didactisme du propos (et du ton) est quand même irritant et ne laisse pas beaucoup de place au lecteur. BF

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2 commentaires

  • MB dit :

    J’ai lu le début en ligne (http://issuu.com/actes_sud/docs/banksactessud) histoire de voir s’il y avait un rapport avec un autre Kid célèbre. On dirait que non. Et malgré la description plus positive de la bibliothécaire que ce que l’on peut lire habituellement, je n’ai rien trouvé qui me donne envie de poursuivre le récit. J’essaierai peut-être à l’occasion un des 2 que tu recommandes. J’espère que je serai moins déçue qu’avec Les Revenants.

  • BF dit :

    L’usine à lapins c’est vraiment bien, mais difficile de dire si tu vas aimer. Moi je te sens mûre pour « De si jolis chevaux »…

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