La formule préférée du professeur

formule professeur« De la même façon que personne n’est capable d’expliquer pourquoi les étoiles sont belles, c’est difficile d’exprimer la beauté des mathématiques »

C’est pourtant à cette beauté qu’aura accès l’aide-ménagère, narratrice du roman (et son lecteur), en travaillant chez un ancien chercheur. Le vieil homme, suite à un accident, ne dispose plus que d’une mémoire de 80 minutes. Tous les matins, l’aide-ménagère lui semble une nouvelle personne, et il l’accueille en lui demandant sa pointure ou sa date de naissance : « les nombres étaient la main droite qu’il tendait vers l’autre pour une poignée de main, en même temps qu’ils lui servaient de manteau pour se protéger ».

La jeune femme commence par ajouter un nouveau post-it à tous ceux qui parsèment le costume du professeur, sur lequel elle dessine son visage. Avec constance, douceur et humilité, elle parvient à créer une relation profonde avec le vieil homme, qui lui dévoile la beauté des nombres premiers, la touchante réciprocité des nombres amis, la troublante complétude des nombres parfaits, la logique symétrique et rassurante des nombres triangulaires et la formule d’Euler, la préférée du professeur,  qui l’accompagnera sa vie durant (eπi+1 = 0).
Les mathématiques permettent au professeur de donner de la cohérence à la vie, aux circonstances. Il aime les nombres avec ferveur, mais ceux qu’il aime le plus au monde sont les nombres premiers : « d’après mes suppositions, il me semblait que le charme des nombres premiers résidait peut-être dans le fait que l’on ne pouvait pas expliquer dans quel ordre ils apparaissaient. Tout en remplissant la condition qui était de ne pas avoir de diviseurs autre que 1 et eux-mêmes, ils étaient disséminés au milieu des autres chacun selon son bon plaisir. Même s’ils étaient de plus en plus difficiles à trouver à mesure qu’ils étaient plus grands, il était impossible d’avoir la prescience de leur apparition grâce à une règle donnée, et cette fantaisie voluptueuse retenait prisonnier le professeur qui poursuivait la beauté parfaite ».

Quand le professeur invite le petit garçon de l’aide ménagère à partager leurs soirées, une cellule familiale étrange et teintée de mélancolie se crée, un quotidien dans lequel il faut composer avec respect et ingéniosité avec la mémoire de chacun. C’est là qu’émerge le lien entre notre monde et celui des mathématiques : une manière de regarder la vie, une capacité d’émerveillement.

« J’ai observé alternativement mes mains et les plats que j’avais préparés. Le porc sauté décoré avec le citron, la salade de légumes, l’omelette jaune et souple. Je les ai regardés l’un après l’autre. Ce n’étaient que des plats simples, mais ils avaient l’air délicieux. Des plats apportant du bonheur pour cette fin de journée. J’ai à nouveau baissé le regard vers mes paumes. Je me sentais bêtement satisfaite, comme si je venais d’accomplir une tâche importante, comparable à la démonstration du dernier théorème de Fermat. »

Un roman beau et subtil ; aussi tendre, poétique et cruel que la vie ; aussi lumineux, évident et clairvoyant que les mathématiques. J’ai adoré.    BF

La formule préférée du professeur / Yoko Ogawa – R OGA


Ces articles pourraient aussi vous intéresser

Share on FacebookTweet about this on TwitterShare on Google+Pin on PinterestDigg thisPrint this pageEmail this to someone

Leave a Comment

trois × 2 =