La méprise

Ouistreham De la journaliste Florence Aubenas, j’avais lu Le Quai de Ouistreham, instantané sensible et intelligent de la « France d’en bas », celle qui se lève avant tout le monde pour gagner de quoi survivre, celle de la précarité, des trois huit et du sous-emploi. Une manière d’écrire aussi directe que subtile, extrêmement vivante, qui rend son étude terriblement parlante et efficace . Une étude « de l’intérieur » puisqu’elle s’inscrit à pôle-emploi et travaillera comme femme de ménage dans divers endroits, dont les ferries de Ouistreham, dans la lignée d’un Jack London (Le Peuple d’en bas, saisissant témoignage publié en 1903, dans lequel l’écrivain raconte son immersion dans la misère des sans-abris de l’East End londonien)

Dans La méprise, la journaliste scrute avec le même talent l’affaire d’Outreau, ce terrible imMéprisebroglio judiciaire de 2004, encore sujet à polémique, qui avait abouti à l’accusation de dizaines d’habitants d’une cité du Pas-de Calais, puis à l’acquittement de la majorité d’entre eux (après avoir passé pour certains trois ans en prison), dans une affaire de pédophilie. Essentiellement basée sur la parole des enfants et les dénonciations farfelues entre voisins aigris, aveuglée par la souffrance des victimes et l’horreur des faits dénoncés, soumise à une pression populaire énorme issue de l’impact émotionnel suscité par la nature des crimes, et la hantise d’une affaire Dutroux à la française, l’enquête sera menée au mépris de la présomption d’innocence, menant un accusé au suicide et ruinant la vie des autres.

Florence Aubenas, c’est une manière de regarder : attentive, empathique, sensible aux détails révélateurs, elle sait s’attacher aux tournures de phrases des uns et des autres, rendre perceptible les  atmosphères, relever des détails avec humour, le tout avec justesse et distance.  Reprenant le dossier (des milliers de pages), les interrogatoires, les dépositions, la journaliste s’intéresse aux accusés, à la procédure d’instruction du procès, aux circonstances dans lesquelles éclate l’affaire, à la personnalité du juge d’instruction, pour essayer de comprendre comment une telle aberration a pu se produire.  Elle se rend sur place, à la Tour du Renard, où elle parle, écoute, palpe l’atmosphère. Et au-delà des erreurs effarantes commises par la justice, du rôle des médias dans la construction de l’affaire, elle rend compte d’un univers d’une misère difficile à concevoir, clos sur sa pauvreté, son désoeuvrement et sa violence.  Dérangeants, instructifs et palpitants, les livres de Florence Aubenas nous parlent autant de la réalité de notre société que des fantasmes qui la hantent.  BF

 « Au barreau de Boulogne-sur-Mer, personne ne s’était bousculé non plus chez les avocats pour défendre la pre­mière vague des mis en examen. Un braqueur flamboyant, une tueuse diabolique, un terroriste émouvant, voilà de jolis cas, des causes valorisantes pour un ténor des Assises. Mais une brochette de délinquants sexuels, détrempés à la bière, élevés à coups de ceinturon et qui haussent le son de la télé pour couvrir le bruit des disputes, qui en voudrait ? Pour arranger encore le tableau, aucun n’avait le sou vaillant – sauf peut-être Roselyne Godard la Boulangère, dont le mari était garagiste – et la plupart avaient demandé l’aide judiciaire. Bref, un dossier peu glorieux à se traîner des mois en perdant de l’argent. À Boulogne, un avocat revoit la lumière tombante de cette fin d’après-midi où il venait d’être désigné d’office pour défendre un de ces gens d’Outreau, arrêté au début de l’affaire. « J’avais feuilleté les premières dépositions des enfants Delay chez le greffier. Mon client se disait innocent et je n’arrivais pas à le croire : les gens nient systématiquement dans les accusations de moeurs. Je le voyais coupable, je dirais même qu’il me soulevait le coeur. J’ai pensé que si au moins il avouait, son dossier serait mieux parti. J’ai essayé de le lui faire comprendre, sans avoir l’air de lui forcer la main, bien sûr. » L’avocat de Boulogne se souvient de son client, assis à côté de lui, qui répétait : « Avouer ? Et puis quoi encore ? » L’homme gar­dait le front baissé, ses yeux le fixaient par en dessous, ses menottes cliquetaient. Le pénaliste a fini par lâcher le pre­mier : « D’accord. Vous vous prétendez innocent. Faisons la liste des éléments qui plaident en votre faveur. » Alors, l’autre n’a plus rien dit, on n’entendait plus que le bruit des menottes. L’avocat reprend : « Je pensais : quel salaud ! En tant que citoyen, je reconnais que j’aurais été le pre­mier à vouloir lui couper le cou. » C’était juste avant un interrogatoire du juge Burgaud, l’accusé et son défenseur s’étaient éloignés quelques ins­tants en tête à tête dans un couloir du palais de justice. L’avocat n’avait jamais jugé utile de lui rendre visite en prison pour préparer sa défense. Il avait d’ailleurs si peu l’intention d’y aller qu’il n’avait même pas sollicité de permis pour le faire. Le dossier, il n’en avait pas demandé copie, pas plus qu’il n’était allé le consulter chez le greffier. Un quart d’heure de discussion dans le couloir, ça suffit, non, avec des empotés pareils ? L’avocat se disait qu’il aurait tou­jours le temps, les quelques nuits juste avant les Assises, de s’avaler en vitesse les trois ou quatre procès-verbaux importants. Le pénaliste hausse les épaules. « Qu’est-ce qu’il y a d’extraordinaire là-dedans ? Rien, au contraire. C’est de l’ordinaire pur, de la justice comme elle marche au jour le jour. » L’avocat fait un gros clin d’oeil. « De toute façon, j’ai heureusement réussi à me débarrasser du client assez vite en le refilant à un confrère. » Au début, ces premiers dossiers de l’affaire d’Outreau tournent ainsi de main en main, atterrissant d’abord chez un avocat, qui le passe à un deuxième, qui rêve lui-même qu’un troisième le lui prendra à son tour. On dirait une grande partie de « Pouilleux », ce jeu qui consiste à ne pas rester à la fin avec le valet de pique entre les mains. Certains « Pouilleux » de la Tour du Renard vont ainsi circuler de cabinet en cabinet, sans défenseur attitré. Quatre mois après son arrestation, Franck Lavier écrit au juge : « Je m’adresse à vous, ne pouvant compter sur mon avocat. Ce n’est pas que je ne lui fais pas confiance, mais je ne sais pas la tête qu’il a. » Thierry Dausque, l’ex-fiancé de Martine Goudrolles, devra se débrouiller seul face au juge pendant plus d’une année, traversant tous les interrogatoires et les confrontations sans même la présence physique d’un conseil ».

Le Quai de Ouistreham (331.2 AUB) – La Méprise : l’affaire d’Outreau (347 AUB) / Florence Aubenas

Le Peuple d’en-bas (R LON) / Jack London

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