La scierie

La scierie, couverture C’est l’histoire d’un mec qui coupe du bois avec des fous furieux. Alors dit comme ça, hein, forcément.

En fait ce livre m’a profondément impressionnée. L’auteur, anonyme, n’est pas écrivain et n’a apparemment rien écrit d’autre.  1951 : il a dix-huit ans, vient de rater son bac, attend son départ au régiment. « J’écris parce que je crois que j’ai quelque chose à dire« , ainsi commence le récit. Non seulement il a des choses à dire, mais il les dit avec une justesse, un sens du détail, une urgence, qui forcent le respect.  Deux années durant lesquelles il va travailler « avec sa force« , et même bien au-delà, comme ouvrier dans une scierie. Douze à quinze heures par jour d’un travail harassant, dangereux, bruyant, inhumain et déshumanisant, dans des conditions très rudes (les gens du coin appellent la scierie où il est embauché Buchenwald),  qui vont lui « durcir le caractère, et bien plus que [je] ne l’aurais voulu« . Aucun effet, aucune considération sur le monde ouvrier (dont il ne semble pas issu), ou le monde du travail, aucune leçon, aucun pathos, et surtout aucune complaisance ni pour lui, ni pour les autres. Mais la nécessité de dire cette descente dans la souffrance brute, la violence, la fatigue, l’abêtissement consécutif, le respect aussi sincère que retenu pour la résistance et le courage de ses compagnons de travail, avec une économie de moyen et une efficacité dignes de la meilleure littérature (telle que je la conçois et telle qu’elle  me plaît). Ca m’a du coup fait penser à Georges Hyvernaud et à son admiration pour la « littérature de pissotière » : pour écrire sur ces murs il faut être poussé par une nécessité, et une réelle croyance en la puissance du verbe, qui font défaut à bien des littérateurs. Un récit tendu, qu’on lit en se demandant comment tout cela va finir.

« Quand j’arrive sur le chantier, les hommes transportent du plot. Le plot c’est la bille de pied d’un arbre découpée en tranches. Chaque tranche s’appelle une tranche de plot. C’est lourd. Les types trimballent ça sans arrêt en plein soleil ; il fait une chaleur à crever. Personne ne parle. Ils sont neuf. L’équipe, qui doit être de dix hommes, n’est pas complète. Mais les neuf qui sont là sont un peu là. De vraies gueules. Leurs vêtement américains, ou plutôt ce qui en reste, laisse voir par les déchirures des muscles bruns et précis. La plupart travaillent torse nu malgré la sciure qui arrache la peau du dos et de la nuque. Ils brillent de sueur. Et leurs veines ! Des veines qui courent le long de leur dos, de leur poitrine, des vaisseaux bleus énormes, boursouflés. Ils n’ont pas du s’amuser pour avoir ça ! Ils ont des visages barbus, et bien qu’ils soient tous jeunes, ils ont les traits durs et de fines rides profondes. Ils puent le fauve, ils sont très sales. Ils ne ressemblent pas à des enfants de choeur. Au milieu de types pareillement baraqués je vais avoir l’air d’un nourrisson ».  BF

La scierie, récit anonyme présenté par Pierre Gripari  – R SCI

Ces articles pourraient aussi vous intéresser

2 commentaires

Leave a Comment

cinq × 4 =