De Marquette à Veracruz – Jim Harrison

Couverture de De Marquette à Veracruz de Jim HarrisonBig Jim s’en est allé, et avec lui un monument de la littérature, un gros morceau d’humanité, un auteur découvert durant ma jeunesse et qui m’a ouvert à la littérature américaine, particulièrement au nature writing. Alors en une sorte d’hommage (aussi concon que sincère) j’ai lu De Marquette à Veracruz, qui m’attendait depuis un moment, en repensant à Nord Michigan, Légendes d’automne, La Femme aux lucioles, Un bon jour pour mourir (aaaah, Un bon jour pour mourir…), ou encore Théorie et pratique des rivières, et à tous ces moments puissants qu’ils m’ont procuré.

Jim Harrison, c’est la littérature avec un grand L. Celle qui met à jour les obsessions personnelles de l’écrivain tout en parvenant à les rendre universelles, celle qui parle de l’auteur sans cesser de penser aux lecteur, celle qui vous brasse et vous remue, vous émerveille et vous secoue, celle qui touche l’humain au plus profond, celle qui est à la fois une écriture de quête et de découverte, et une aventure de lecture. Bref, celle qui vibre et qui vit. Ses obsessions à lui c’est la nature (le wilderness, intraduisible en français, comprenant à la fois l’idée de sauvagerie et d’immensité de la nature originelle), le rapport que l’homme entretient avec elle ; les femmes, le sexe, l’alcool, la pêche à la truite, la mémoire, l’identité. Le tout baignant dans une mélancolie subtile.

Lors de notre arrivée en Amérique, nous découvrions sans cesse des choses, par exemple les sources du Mississippi, que les Autochtones connaissaient déjà depuis belle lurette ; et puis, notre attitude envers ces Autochtones n’était pas sans ressembler à celle d’un Hitler envers les Juifs. Par ailleurs, l’histoire de ma propre famille n’était pas, elle aussi, sans ressembler à celle des Etats Unis. Nous faisions partie des premiers conquérants d’une région et, une fois accomplie notre éradication massive des principales richesses de cette région, nous avons ensuite métamorphosé cette destruction en mythe.

Le livre s’ouvre sur la mort assez spectaculaire du père du narrateur, homme dont tout le comté de Marquette parlait avec effroi, un homme d’affaires alcoolique et pervers que sa fortune a sauvé de nombreuses poursuites judiciaires pour agressions sexuelles sur mineures, et dont la fortune s’est bâtie sur la destruction de millions d’hectares de forêt du Michigan ; le mâle alpha blanc prédateur type. Dans son récit David Burkett raconte comment il a cherché à se détacher de cette histoire familiale remontant à son grand père, lignée faite de destructions et de prédations, en essayant d’en écrire l’histoire, et notamment de se défaire de cette figure paternelle quasi monstrueuse. Il passe des souvenirs de ses 16 ans, qui marquent la rupture, sa prise de conscience et sa décision de se démarquer de cette famille ignominieuse, aux étapes significatives de sa vie adulte, jalonnées des portraits incroyablement vivants des femmes de sa vie, naviguant d’une époque à l’autre en suivant l’écho tout sauf linéaire de ses souvenirs. Ce personnage en marge, retiré dans son chalet d’où il pratique intensément la pêche et l’écriture, plus que l’histoire d’un comté (que l’on ne lira pas), dresse le portrait d’un homme hanté par des questions existentielles, en quête de lui-même.

Si tu refuses de mettre au monde ce qui est en toi, ce que tu ne mets pas au monde te détruiras.

Mêlant beauté de la nature, violence, force et ambiguïté des sentiments, servi par une écriture tantôt sèche, tantôt poétique, toujours évocatrice, et par une narration dense et précise, irrigué d’une pensée vive et forte : un roman marquant, profondément touchant, qui parle autant à l’intelligence qu’aux tripes du lecteur, un de ceux dont on relit des passages et qu’on n’oubliera pas.

De Marquette à Veracruz / Jim Harrison  – R HAR

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