Lauréat concours de nouvelles 2010

Tout va bien madame, ou le maquis ?

par Eric Girard (Talence)


«La rue était déserte. Un lecteur lambda, habitué à pire, ne relèverait peut-être pas cette décourageante entrée en matière. Mais notre homme, quoique d’un laxisme confinant à la bêtise à de nombreux égards, était sur ce point particulièrement vétilleux. A la lecture de cette méchante sentence, il ne put contenir un soupir, leva les yeux au ciel et reposa la nouvelle sur la table. A quoi bon poursuivre ? Il se rabattit sur une autre, à côté, qu’il ouvrit et lut : la rue était déserte. Bigre ! Il chercha rapidement le nom de l’auteur, différent de celui de la nouvelle précédente. Un écrivain maniaque sévissait-il sous plusieurs pseudos ?
Son regard implora la bibliothécaire de lui fournir une explication à cette soudaine accumulation de rues désertes. Nous allons bientôt fermer, aujourd’hui la bibliothèque fait peau neuve, lui dit-elle avec un sourire triste, revenez demain. Le temps lui était compté : il prit une grande aspiration, pour se gonfler de courage, et poursuivit sa lecture. Dans le silence de l’après-midi languissant de soleil, la cloche de l’église égraina cinq coups, lentement, lourdement, sans écho dans la torpeur bourdonnante. Puis le silence reprit ses droits, pas longtemps, trahi quelque part par le cliquettement d’une targette. Discrètement, la marquise mal caparaçonnée en costume de soubrette poussa la porte de service à l’insu de ses gens de maison. La rue était déserte. Cinq heures avaient sonné au clocher. La marquise sortit.
Voilà qui confirmait son appréhension. Les rues désertes lui étaient suspectes, fallacieuses par nature. Elles se donnaient des airs pour attirer le chaland et trahissaient dare-dare en vous refourguant une marquise. Il saisit une troisième nouvelle. La rue était déserte, disait-elle. Quoique pris d’un léger vertige, il s’entêta. Le soleil au zénith écrasait tout et tassait l’ombre dans des plis brûlants. Le ciel incandescent avait fondu ses couleurs. Une chape cireuse pesait sur les toits. La ville s’exhalait et tremblait, fantôme alangui sous les caresses du vent tiède. Des bourrasques ballottaient de l’herbe sèche en soulevant du sable. Une boîte de conserve roula maladroitement ses cabosses en bourlinguant. Un hurlement de coyote se fit entendre, au loin. Le voyageur tendit l’oreille, l’œil aux aguets : nulle âme qui vive, la voie était libre. Il s’y engouffra la joie au cœur et le pied trop tendre. La curiosité insouciante des premiers pas peut mener au devant d’âpres désenchantements. Il faut ménager gourde et monture car le désert ne fait pas de cadeaux. Dans certaines contrées, la canicule plombe si bien les crânes, les rues sont si longtemps désertes qu’elles altèrent le discernement. L’hallucination guette. Aux oreilles engourdies du fugitif, les brimbalements d’un chariot tiré par des vieilles mules carillonnèrent comme une fière équipée en route pour l’eldorado. Ce n’était que la voiture de cinq heures qui venait déposer courrier, valeurs et passagers. Le cocher stoppa son attelage devant la compagnie des postes. Il s’époumona en direction du bureau puis ouvrit la porte de son coche. La marquise en sortit.
En entrant dans la bibliothèque, il n’avait fait que s’arrêter naïvement devant une table où s’étalait une sélection de nouvelles. Il briguait ce jour-là du concentré, de la quintessence existentielle et une nouvelle lui avait paru tout à fait indiquée. Le genre a certes parfois l’inconvénient de paraître artificieux et, trop compact, de faire l’impasse sur le piétinement inepte et fastidieux, sur l’étirement indigent qui, avant toute autre chose, composent une vie. Mais il a le mérite de faire court et, en définitive, de nous épargner du temps. Quelle malédiction avait bien pu la frapper ? Son regard se porta sur les hauts rayonnages alentour. Les bibliothécaires s’ingéniaient curieusement à les dégarnir et à remplir des cartons. Un bon début d’alphabet avait déjà été englouti. Le H subissait à présent leur assaut. Victor Hugo chancelait. Convaincu qu’un classique le préserverait d’un nouveau désenchantement, il empoigna Choses vues qu’il ouvrit au hasard et lut : La rue était déserte. On ne vint pas. Je sonnai une seconde fois. La porte s’ouvrit. Une servante m’apparut avec une chandelle. « Que veut monsieur ? » dit-elle. Elle pleurait. Il sortit.

Quand il quittait la bibliothèque un livre sous le bras, il avait l’habitude d’aller s’installer au pub en face, où il examinait son butin tandis que refroidissait son café. Ce jour-là, les mains vacantes au fond des poches, il traversa la rue l’esprit vague et les yeux sur les chaussures. Ses pas battaient une cadence flasque sur le sol ramolli par la bruine. La grisaille avait renfrogné les oiseaux. D’ordinaire, un bastringue de tous les diables grossissait à mesure qu’il approchait du pub. Fumée, chopes et braillements débordaient jusque sur le trottoir. Aujourd’hui, le rideau était baissé et frissonnait dans la brise, secouant sa ferraille par saccades. Marquée de l’insigne bleu du Parti, une affiche était placardée sur les lames métalliques.
Dans le cadre du Plan d’Action Publique d’Urbanité, le Ministère de la Fraternité Nationale notifie la fermeture administrative de tous les lieux accueillant du public dont les activités pourraient encourager les comportements non conformes au Code de la Citoyenneté.
Sont concernés les débits de boisson, clubs, maisons de quartier et associations ainsi que tous les espaces de désoeuvrement qui pervertissent les valeurs de convivialité et de partage en faisant preuve d’une indulgence coupable envers les comportements délinquants, excentriques et marginaux.
Ces lieux de jouissance et d’oisiveté détruisent ce que l’esprit de sacrifice édifie. Leurs incivilités gangrènent jusqu’aux voies publiques où se répandent des individus acrimonieux et violents. Le trouble qu’ils instillent dans les esprits est un poison qui menace la construction de l’ordre nouveau voulu par le peuple. Leur félonie appelle un redressement intellectuel et moral immédiat.
En conséquence, dans l’intérêt supérieur de la patrie, les établissements susdits doivent dorénavant rester fermés et les rues doivent rester désertes.
Toutefois, un droit de circulation dans les espaces publics est garanti aux citoyens méritoires, sur simple présentation d’un justificatif attestant de l’impériosité du déplacement : certificat de laisser-passer ou sauf-conduit temporaire (contrat de travail ou ticket de caisse). Les individus qui se rendraient coupables d’une activité improductive et parasitaire s’exposeraient aux sanctions prévues par le Nouveau Code Pénal.

La stupéfaction le figea un instant. Comment une information pareille avait-elle pu lui échapper ? Sa négligence le mettait à présent dans une situation très malcommode. Le rouge lui monta au front à l’idée qu’on pût croire volontaire son insubordination. Il pria pour ne pas être surpris et hâta le pas vers la boulangerie au bout de la rue. Jamais un ticket de caisse ne lui apporta autant de réconfort. Il rentra chez lui serein. Il dut passer une soirée sans lecture, avec un excédent de baguettes. Il alluma sa télévision. La dernière fois remontait si loin qu’il découvrit les programmes avec l’émerveillement et l’excitation d’un enfant. Il veilla comme jamais en se goinfrant de mie. A plusieurs reprises, ses oreilles désinvoltes subirent l’assaut d’une foison de commentaires politiques ennuyeux. Tout ce baroufle était bien assommant. Il gagna son lit où, repu et béat, il s’endormit comme un ange.

Le lendemain, il se mit en quête de la lecture qu’il n’avait pu trouver la veille. La rue fourmillait. En pagaille on y marchait vite, un œil sur sa montre pour ne pas rater l’heure de l’embauche. Il gagna les rangs. De l’autre côté de la chaussée, un petit vieux crasseux était échoué sur le trottoir, à peine sorti des eaux sales du caniveau, embabouiné dans un anorak gris, marron dans les plis. Ses longs cheveux poivre et sel et pouacre lui tombaient sur les épaules en filasses et se mêlaient à la broussaille qui lui couvrait la gorge. Son anorak trop long, qui lui faisait les hanches au niveau des genoux, lui donnait les allures d’un lutin halluciné, renfrogné de s’être égaré du bois. La tête haute ridée par les salissures des jours, il bougonnait, grognon, en piétinant son bout de trottoir. Une étrange voix sépulcrale sortait de ce bout d’homme râblé qui remâchait des grognements d’ogre, qui grondait sourdement, grommelait, et qui tonnait d’un trait de tonitruants « salopes ! » aux passantes. Il fit quelques pas brinquebalant, s’assit, tassé dans un coin de son anorak, et se pissa dessus. Le cul dans sa flaque, il bougonnait encore et ses gros yeux traquaient ceux des passants pour y piquer sa haine. Mais les regards ne se laissaient guère saisir qu’en coin, galvanisés en cet endroit par les cadrans de montre, les pointes de chaussures et la ligne d’horizon. Seules des jambes, toujours, lui cisaillaient la vue à hauteur de chien. Il se releva, agita les bras, gueula quelques « salopes ! » dont on s’offusqua un peu et dont on rit et parla beaucoup, longtemps même après qu’un fourgon de la sécurité urbaine se fût arrêté pour le ramasser.

Un checkpoint se dressait un peu plus loin. Il y arriva sans justificatif, expliqua qu’il se rendait à la librairie et fut prié de se présenter au commissariat de police de son arrondissement dans les vingt-quatre heures avec le ticket de caisse. On le laissa passer sans plus de problème. Le Texte Libre : l’enseigne de la petite librairie pendait de guingois en caractères défraîchis. D’un bon pas, il gagna le rayon littérature et s’arrêta face à la table des nouveautés. Ses doigts hésitèrent un instant. Enfin il ouvrit un roman et lut l’incipit : la rue était déserte. Il le reposa très vite et en prit un autre, puis un autre, ouvrit roman sur roman comme un forcené, les jetant un à un sitôt ouverts. Lorsqu’il eut entrebâillé chacune des couvertures en présentation, la table n’était plus qu’un champ de bataille pilonné, jonché de monticules, criblé de tranchées. Dans son dos, une femme s’était avancée.
Ceci est la nouvelle littérature, cher monsieur, lui dit-t-elle. Romans, nouvelles,  poésie même ! tout doit commencer par cette horrible phrase. Aucun éditeur ne déroge à la consigne du Code Poétique, le ministère y veille.
Mais… Il se tenait prostré, les yeux fixés sur la table défaite. Ca n’a aucun sens…
Le Code a pris au pied de la lettre la formule stendhalienne du roman comme miroir : les rues doivent rester désertes, celles des romans aussi. C’est imparable et d’une absurdité sans fond. Mais peut-être pas tout à fait aussi idiot qu’il n’y paraît. Qu’évoque pour vous une rue déserte ?
Une marquise.
– Je vous demande pardon ?
– Je veux dire : un guet-apens, un piège…
– Un coupe-gorge, oui. Mais elle peut également évoquer une ville simplement endormie.
– C’est un tragique attrape-nigaud.

Tragique, c’est bien le mot. Car, à tous les coups, que ce soit de peur ou de sommeil, notre vigilance recroquevillée inaugure les pires dérives.
– Oui, la suite est courue d’avance. C’est à désespérer de tout… Imposer « la rue était déserte », c’est un vrai tour de cochon ! Est-ce qu’il y a d’autres obligations comme celle-là ?

– Ce n’est que la plus visible des inepties du Code poétique, qui en regorge. Des pages entières d’obligations, d’interdictions et de recommandations, doctement cataloguées en articles et en alinéas. C’est du beau travail. Regardez ces tristes romans que vous avez eu le bon goût de culbuter : aucun ne dépasse les 130 pages, c’est le plafond légal. Aujourd’hui, le roman comme le reste, doit être court, rapide, efficace ! C’est la maladie des temps modernes, n’est-ce pas ?
– Pour moi, quand ça se présente mal, c’est très vite lu.
– C’est si vite écrit ! Dans un rythme hystérique et sot. « Haletant » dit le Code ! Les longues digressions qui faisaient la richesse de nos classiques, les descriptions, les analyses, les introspections – en oublié-je ? – toutes sont bannies. La nouvelle littérature honore les constructions éventées, les métaphores en ribambelle, les afféteries à n’en plus finir… Et sature nos librairies de pâles fleurs falotes qui s’épanouissent sur le cloaque de l’actualité la plus brûlante et des idées les plus convenues. Le sujet doit être « porteur ». L’insipide et l’éphémère : c’est un mal qui n’est pas neuf en littérature, mais personne n’avait encore songé à le rendre obligatoire !
– Obligatoire… Nous y sommes donc condamnés ? Sans aucun recours ?
– Ecoutez-moi cher monsieur : nous ne sommes pas seuls à nous indigner. Je compte un grand nombre d’amis qui n’ont pas l’intention de rester les bras croisés.

Son regard se fit insistant, puis devint soudain plus rieur.
Avez-vous vu les essais ? C’est également saisissant !
Elle fit quelques pas, mit au hasard la main sur De l’essence botulienne des choses et le lui tendit ouvert. Nul ne peut ignorer le remarquable progrès de la pensée à l’œuvre dans notre pays, disait la première phrase.
– Ils commencent tous comme ça ! s’esclaffa-t-elle, incapable de retenir un gloussement.
Elle aurait volontiers partagé un fou rire, mais son compagnon incrédule s’était déjà replongé dans une de ses explorations dévastatrices, ouvrant prestement tous les livres à portée de sa main, qu’il reposait n’importe où, sitôt lue la première ligne : nul ne peut ignorer le remarquable progrès de la pensée à l’œuvre dans notre pays.

Son affolement lui avait fait perdre conscience et raison. L’air du dehors lui fit du bien. Il n’aurait su dire combien de temps il était resté dans la librairie, ni comment il était arrivé dans ce petit square, un pâté de maisons plus loin. Il ne s’expliquait pas davantage pourquoi sa main était à présent serrée sur un papier plié en quatre. A quelques pas, deux ouvriers s’évertuaient à desceller un banc public sur lequel il aurait pourtant volontiers pris un peu de repos. Il échappa un soupir et leva les yeux au ciel. Le soleil achevant sa course avait embrasé la grisaille hivernale. Le jour tombait en coulées ocre et jaunes. La ville flambante tendait au bûcher sa silhouette, herse calcinée de pointes et de pentes. Bientôt les toits se dissiperaient à la brune et disparaitraient insensiblement dans le fond cendreux des rues. Déjà les passants s’y confondaient à leur ombre en une nébuleuse procession de profils bas absorbés par le macadam. Le trottoir encore ruisselant arrachait aux semelles de flasques inflexions qui s’unissaient en un lointain clapot cadencé. La fraicheur du crépuscule glaçait les pardessus, encore moites de la journée bruineuse, et prédisait une nuit d’un froid mordant. Sur un côté du square, le marbre blanc d’un buste luisait dans l’obscurité naissante. Une face large et joviale, couverte d’une chevelure abondante et raide, fronçait le sourcil et se gondolait secrètement la lippe entre moustache râtelée et menton pansu. Ses petits yeux se posaient sur la ville, peu à peu amputée de sa lumière, et reflétaient une grave affection où se mêlaient l’orgueil de la postérité et la mélancolie compatissante.
Un raffut brutal et sourd troubla le silence. Les ouvriers avaient chargé le banc dans leur fourgon et firent gronder le moteur dans un nuage épais et sale. Le faisceau cuivré de leurs phares fit scintiller le buste dont le visage s’anima subitement, parcouru d’ombres et de traits noirs, passant de la plus grande colère au rire le plus fou. Le silence reprit ses droits, pas longtemps, trahi par le cri lointain d’une sirène. La cloche de l’église égraina cinq coups, lentement, lourdement, sans écho. Un élancement dans le bras lui rappela qu’il était resté trop longtemps crispé sur ce mystérieux papier spontanément éclos dans sa main. Une élégante écriture manuscrite chaloupait dans les replis de la feuille chiffonnée.
Cher monsieur,
J’ai tout à l’heure été contrainte de vous fausser compagnie, pardonnez-moi cette incorrection. Votre dépit, cet après-midi dans la librairie, ne m’a pas laissée indifférente. Nous savons vous et moi que l’avenir s’annonce sombre. Il est grand temps d’agir contre l’avènement du pire. Toutes les bonnes volontés sont les bienvenues. Retrouvez-moi demain à la librairie, même heure.  Amicalement,
La Marquise de L.

Le square semblait désert. Des bruits de pas froissèrent vigoureusement les graviers de l’allée. Deux agents de la sécurité urbaine s’approchaient en faisant tanguer une lampe torche.
Monsieur, s’il vous plaît, votre laisser-passer.
– Je vous demande pardon ?

Il pleurait.

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