Certaines n’avaient jamais vu la mer

Certaines n'avaient jamais vu la merPris en charge, de manière au prime abord assez surprenante, par un « nous » collectif, le récit est une sorte de choeur, et tout en me demandant si j’aimais oui ou non cette manière de faire, j’avais lu la moitié du livre sans m’en rendre compte, tant la narration est rapidement envoûtante.

Ce « nous », c’est la voix de toutes ces jeunes femmes japonaises mariées par correspondance au début du 20ème siècle à des japonais résidant aux Etats-Unis, et qui loin d’être les banquiers ou les médecins décrits dans leurs lettres, se révèlent des êtres frustres, brutaux, souvent alcooliques, pour qui elles seront main d’oeuvre docile, ménagère, objet sexuel.

Des rêves qu’elles avaient lors de leur traversée en bateau à la déportation et l’oubli (vous saviez, vous, qu’aux Etats-Unis, après le bombardement de Pearl Harbor, les personnes d’ascendance japonaise avaient été fichées, arrêtées puis déportées dans ce qui s’apparente à des camps de concentration, en Arizona ? Ben moi non), le récit retrace le destin plein d’humiliations de ces femmes, dans leurs parcours de travailleuses, d’épouses, puis de mères, destinée collective faite de petits quotidiens particuliers « le jour nous travaillions dans leurs vergers et leurs champs mais chaque nuit, dans notre sommeil, nous retournions chez nous. Parfois nous rêvions que nous étions revenues au village, où nous faisions avancer un cerceau de métal dans la rue des Riches-Marchands avec notre baguette fourchue préférée. D’autre fois nous jouions à cache-cache dans les roseaux au bord de la rivière. Et de temps à autre nous voyions passer un objet dans le courant. Un ruban de soie rouge perdu des années plus tôt. Un oeuf bleu moucheté. L’oreiller de bois de notre mère. Une tortue partie de la maison quand nous avions quatre ans. Parfois nous nous tenions devant la glace avec notre grande soeur, Ai, dont le nom peut signifier « amour » ou « chagrin » selon la manière dont on l’écrit, qui nous tressait les cheveux. « Reste tranquille ! » disait-elle. Et tout était comme il devait être. Mais à notre réveil, nous retrouvions allongées au côté d’un inconnu en un pays inconnu, dans une étable bondée, remplie des grognements et des soupirs des autres. »

Je ne spoile rien en vous disant qu’évidemment, lire ce livre, c’est pas la franche rigolade, mais racontées avec un détachement qui confine à la froideur, dans une narration musicale et presque hypnotique, ces destinées cruelles s’imposent au lecteur malgré lui.  Vraiment très réussi. BF

Certaines n’avaient jamais vu la mer / Julie Otsuka  R OTS

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